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Togo- Tribune : « On ne soigne pas à la tête du client »

by Isidore kouwonou
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Par Gnimdéwa Atakpama, conteur, stratège, citoyen

Une vice-présidente de l’Assemblée nationale a laissé entendre qu’un médecin pourrait refuser de soigner un citoyen à cause de ses propos sur TikTok. Or celle qui parle a dirigé notre assurance maladie pendant douze ans. Retour, textes en main, sur une phrase que la loi togolaise et le serment d’Hippocrate condamnent sans appel. (Photo : Myriam Dossou-D’Almeida, 6e vice-présidente de l’Assemblée nationale au Togo).

Dans le Togo de nos grands-mères, il y avait au bout du village un homme que l’on réveillait quand la fièvre montait la nuit. On ne lui présentait pas nos opinions avant qu’il n’ouvre sa porte. Il ne prenait pas parti dans nos querelles de marché, ne comptait pas nos insolences de la veille, ne pesait pas nos colères contre le chef. Devant la douleur, il n’avait qu’un camp, celui du corps qui souffrait. Cet homme ne possédait ni diplôme ni serment écrit, et pourtant il portait la plus vieille loi de l’humanité : on secourt d’abord, on juge ensuite, et l’on confie de préférence le jugement à d’autres.

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C’est cette loi, plus ancienne que nos États et que nos partis, que Mme Myriam Dossou-d’Almeida vient de heurter de plein fouet. S’adressant à la jeunesse qui « insulte » sur les réseaux, la sixième vice-présidente de l’Assemblée nationale a prévenu, en substance : demain, à l’hôpital, le médecin qui a une dent contre toi à cause de tes propos sur TikTok ne te soignera pas.

Traduisons sans fard. Ces mots annoncent qu’un soignant pourrait, un jour, te laisser dans ton sang parce qu’il n’a pas aimé ta vidéo. Chez nous, cela porte un nom : soigner à la tête du client. C’est précisément ce que la médecine, la loi et la conscience réunies interdisent.

On voudra nous expliquer qu’elle n’a voulu qu’inviter les jeunes à la retenue, que la formule a dépassé la pensée. Admettons-le volontiers. Mais on peut prêcher le respect sans jamais désigner la table de soins comme lieu du châtiment. Le problème n’est pas qu’une responsable défende la civilité en ligne ; c’est qu’elle ait choisi, pour la défendre, la main qui recoud et le lit d’hôpital.

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Le plus troublant tient à celle qui parle. Pendant huit années, de 2012 à 2020, Mme Dossou-d’Almeida a dirigé l’Institut National d’Assurance Maladie. Son métier, sa mission, sa fierté affichée, c’était d’étendre le soin au plus grand nombre, d’y faire entrer les femmes du marché, les étudiants, les plus modestes. Elle fut ensuite, quatre années durant, la ministre de notre Jeunesse, celle-là même qu’elle prend aujourd’hui pour cible. La voici sixième vice-présidente de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire parmi celles et ceux qui écrivent et gardent la loi. On lui a même remis, l’an dernier, un doctorat honoris causa ; mais le vrai docteur, celui qui tient le scalpel, prête un serment qu’aucune distinction honorifique ne remplace. Que celle qui assurait nos soins, protégeait notre jeunesse et garde nos lois vienne suggérer que le soin puisse se refuser à la tête du client, voilà qui devrait tous nous arrêter.

Car ces mots ne flottent pas dans un vide juridique. Le médecin qui, demain, refuserait de soigner pour un motif politique ne poserait pas un geste militant : il commettrait une infraction. Le Code pénal, la loi du 24 novembre 2015, punit l’omission de porter secours à une personne en péril (articles 189 et 190), réprime la mise en danger délibérée de la vie d’autrui (article 181) et sanctionne, au chapitre des atteintes à la dignité humaine, la discrimination, y compris le refus d’un service à raison des opinions (articles 304 et suivants), plus durement encore lorsque l’auteur détient une parcelle d’autorité publique. Et celui ou celle qui, publiquement, présente ce refus comme une conséquence attendue s’avance sur le terrain glissant de l’incitation. Parce que ces infractions se poursuivent, le Code de procédure pénale ouvre à tout citoyen la voie de la plainte, de la dénonciation au procureur de la République et de la constitution de partie civile. Ce ne sont pas des menaces. Ce sont les digues que notre propre droit a bâties pour que jamais la blouse blanche ne devienne une arme.

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Il existe plus haut encore que la loi de l’État : la loi de la profession. Le Code de déontologie des médecins du Togo, le décret du 21 août 2013, est d’une clarté que nul ne peut plaider avoir ignorée. Son article 11 ordonne au médecin de soigner tous ses malades avec la même conscience, quelles que soient leurs opinions, leur réputation ou les sentiments qu’il éprouve à leur égard. Son article 9 lui commande de secourir toute personne en péril. Son article 38 lui interdit de renvoyer le malade qu’il a reçu. Son article 56 exige des urgences qu’elles soignent avant de compter l’argent. Et le serment que chaque médecin prête à son installation, descendant direct du serment d’Hippocrate, contient la promesse que ces propos paraissent avoir oubliée : ne jamais laisser une considération de parti, de rang, de croyance ou de rancune s’interposer entre le devoir et le patient.

Adresse à l’Ordre National des Médecins du Togo

 

Mesdames et messieurs les membres de l’Ordre, cette affaire est d’abord la vôtre. Vous êtes les gardiens du serment. Ce mois-ci, vos consœurs et confrères ont entendu une haute personnalité de l’État suggérer publiquement que la rancune pourrait attendre le patient au seuil du bloc. Sur un tel sujet, le silence serait mal compris.

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Il vous revient de rappeler, solennellement et sans détour, que le médecin togolais ne connaît ni tiktokeur ni militant, mais seulement des malades ; que la déontologie qu’il a jurée le protège autant qu’elle l’oblige ; qu’aucune consigne, d’où qu’elle vienne et si haut placée soit-elle, ne saurait le délier de son serment. En rappelant la règle, vous ne défendrez pas seulement l’honneur d’une profession. Vous rassurerez un peuple qui, désormais, se demande s’il peut encore pousser sans crainte la porte d’un hôpital.

Ce que ces mots exigent

 

  1. Que Mme Myriam Dossou-d’Almeida retire ces propos et présente des excuses publiques. On ne joue pas avec la peur d’un peuple d’être un jour abandonné sur un brancard.
  • Que l’Ordre National des Médecins du Togo se saisisse de la question et rappelle, avec l’autorité qui est la sienne, la déontologie et le serment d’Hippocrate.
  • Que le corps médical, dans son entier, sache que la loi et la conscience le tiennent à un seul devoir, soigner, et qu’elles le protègent lorsqu’il l’accomplit, contre toute pression.
  • Que se pose, enfin, la question de la responsabilité : peut-on garder la loi à l’Assemblée nationale après avoir invité, fût-ce d’un mot, à la piétiner à l’hôpital ?

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L’homme du bout du village est mort depuis longtemps. Sa loi, elle, nous survit à tous. On secourt d’abord. On soigne quiconque saigne. On laisse le jugement aux tribunaux et le pardon aux consciences. Le jour où nous accepterons que le soin se mérite par le silence, nous n’aurons plus d’hôpitaux, mais des tribunaux d’exception en blouse blanche. Ce jour-là, nous aurons cessé d’être tout à fait un peuple.

Gnimdéwa Atakpama

Conteur · Stratège · Citoyen

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