Depuis le 4 août dernier, la grande famille de l’Eglise catholique du Togo a été secouée par l’annonce du décès de l’Archevêque métropolitain de Lomé. Cette triste nouvelle a touché l’Eglise dans les autres coins du monde. Ce grand homme au parcours exceptionnel et très exemplaire qui a quitté le monde des vivants à l’âge de 61ans est inhumé ce samedi. Le père Léonard Katchekpele (1) du diocèse d’Atakpamé, résidant actuellement en Allemagne, a été l’éditeur de l’illustre disparu. Il lui rend hommage de diverses manières. Le plus récent est un chant dont il est compositeur et qui se retrouve sur presque tous les réseaux sociaux ayant pour refrain:
” Adieu, Adieu, Adios amigo, hasta luego
Mach’s gut, auf nimmer Wiedersehen
See you over there where the sun never sets
Di tanti hai illuminato la vita e il camino
Grazie, Adieu, mach’s gut, hasta luego’’.
Cette fois-ci, c’est à travers une interview accordée au journal L’Alternative qu’il parle du désormais feu archevêque de Lomé et réconforte ceux et celles qui sont désemparés par ce deuil. Il rappelle également le devoir incombant à chacun pour le respect de la mémoire de cette grande figure. Lecture!
Propos recueillis par Irène Fafalaure
Qui était ce grand homme pour vous ?
Puisque vous me posez la question de façon aussi personnelle, je me permets de répondre par une anecdote. La dernière fois que j’ai vu Mgr Nicodème, j’avais rendez-vous avec lui à 16h00 et me suis retrouvé pris dans la circulation. Comme je savais son agenda chargé, je lui envoyai un message pour demander de reporter notre rendez-vous.
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Il a répondu qu’il m’attendrait. Je suis arrivé avec une quarantaine de minutes de retard, il m’a ouvert la porte et notre entretien a duré plus qu’assez pour faire piaffer d’impatience celui qui avait audience après moi.
Alors, à la question, je répondrai qu’il était un père. Un père qui avait le destin de tous les pères (je pense à celui de l’enfant prodigue) : être compris ou pas, voir les actes trahir les intentions, etc. Un père d’une patience et d’une retenue qui en déroutaient plus d’un. De partout, on attendait de lui qu’il dise des choses. Mais c’était d’abord un homme d’écoute et sa prudence était une marque de respect pour la liberté de chacun.

C’est rare d’avoir des « dirigeants » de cette trempe mais c’était le paradoxe de sa personnalité, qui marquait d’une empreinte unique ses immenses qualités et ses menus défauts.
Ayant été son éditeur, quel fut son engagement à travers l’écriture?
Bien avant de m’ordonner prêtre, et bien avant que je devienne récemment son éditeur, il m’avait fait la joie d’honorer un de mes recueils de poème d’une belle préface, des vers à la rime et à la métrique parfaites.
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Comme il m’a fait l’amitié de le signaler dans son dernier livre, nous n’avions plus cessé dès lors de travailler à plusieurs textes à plusieurs reprises. Et je crois pouvoir dire ceci : vu sa carrière et les nombreux titres dont il pouvait se prévaloir, écrire n’était pas pour lui une façon d’ajouter encore une énième corde à son arc, comme s’il en avait besoin pour briller en société.
Le fait d’écrire est simplement le propre des personnes qui estiment que le réel est trop complexe pour être résumé en trois phrases. Écrire est le propre de ceux qui ne croient pas qu’on puisse prétendre, après avoir entendu trois mots, avoir fait le tour d’une question. Le fait d’écrire est le propre de ceux qui attendent de l’autre homme qu’il prenne le temps de la retenue, de la patience, du déchiffrement des signes… bref d’un chemin d’amitié qui ne dise son fin mot qu’au point final du dernier chapitre ou qui recommence, par peur de n’avoir pas compris.
Pour cette raison, et du peu que je connaissais de son tempérament, la plume ne pouvait qu’être sa deuxième crosse.
D’après ce que vous dites, j’imagine que vous travailliez sur d’autres projets avant sa mort subite. Que deviendront-ils donc après son départ ?
Vous avez raison, les processus de publications posthumes sont souvent délicats à gérer. Mais la pensée, comme la musique, sont des choses qui survivent longtemps à leurs auteurs. Parfois d’ailleurs, c’est une fois après leur mort qu’on apprécie vraiment l’héritage de nos pères, qu’on découvre leur fécondité dans des trésors perdus dans un coin de notre mémoire ou cachés dans une armoire oubliée. Puisqu’il travaillait, et avec plusieurs personnes différentes, sur des projets et qu’il en a inspiré plus d’un, je pense que divers projets verront le jour.
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Il ne s’agit pas avant tout d’honorer sa mémoire, comme on dit banalement. Le fait et la façon d’assumer un héritage ne concernent pas d’abord les pères qui sont morts, mais ce que les fils décident de devenir. C’est donc notre avenir qui se joue dans les façons diverses et variées, élogieuses ou critiques, dont nous assumerons cet héritage.
Il n’est pas seulement éploré par les fidèles catholiques. Les hommages foisonnent de partout prouvant l’importance de ce grand homme dans beaucoup de domaines à savoir la politique, la musique et la littérature. En quelques mots, dites-nous que lui valent tous ses honneurs et hommages?
Il avait la capacité et le don d’habiter plusieurs mondes à la fois. Vous avez parlé de la politique, de la littérature, de la musique mais il y a aussi le dialogue avec les autres religions, les missions de médiation, la quantité de délicatesses quotidiennes… et surtout l’Eglise qui était son lieu d’enracinement, le lieu où battait son cœur et d’où il voulait faire rayonner la lumière du Christ sur l’ensemble de la culture sans en négliger aucun domaine…
Les hommages que j’ai pu lire, entendre ici et là, venant d’horizon les plus divers, témoignent de ce multiple enracinement et des fruits qu’il y a portés et ils ne sont donc que largement mérités.
Mais si vous me le permettez, j’ajouterais ceci : depuis que je l’ai vu malade, je me demande si ces multiples activités, qu’il se donnait, qu’on lui confiait ou qui lui incombaient tout simplement, n’ont pas contribué à l’épuiser.
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Pour ma défense, j’ai vu passer l’hommage de l’ancien secrétaire général de la conférence des évêques, le Père Joseph Amégbléamé, qui se posait la même question. On nous citera sûrement le proverbe : à grands talents, grandes responsabilités.
Mais on peut tout à fait imaginer d’en confier juste assez aux grands talents pour leur permettre d’exceller encore davantage et longtemps. Confier, et cela pendant de nombreuses années, et la CVJR et un diocèse aussi grand qu’Atakpamé à un seul homme, puis quelques années après, récidiver avec le diocèse Atakpamé et l’archidiocèse ensemble, sans prétendre deviser sur les causes de sa mort, ayons le courage de nous demander si, avec le recul, c’était une si bonne idée.
Il est porté en terre ce samedi. Quel est votre message d’espérance à l’endroit de tous ceux et celles qui sont abattus par cette triste disparition de l’archevêque métropolitain de Lomé Mgr Nicodème-Yves Anani Barrigah- Benissan ?
Je disais au début qu’il avait une sorte de prudence respectueuse de la liberté de chacun. Et lorsque des figures comme lui nous quittent, on a souvent l’impression qu’un pilier s’effondre.
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Pourtant, je préfère penser que ce pilier, en disparaissant, libère un espace. Un espace pour que chacun continue l’histoire, à sa façon. Il ne s’agit pas de le remplacer — personne ne le peut — mais d’assumer, à notre manière, sa mémoire.
À tous ceux qui pleurent, je dirais donc ceci, au risque de choquer : quand les pères meurent avant leurs enfants, leur mort devient un cadeau qu’ils font aux vivants. Ce cadeau, on le reçoit d’abord en pleurant. Parfois, on ne sait pas par quel bout le prendre. Puis, peu à peu, on apprend à en parler sans pleurer. Puis, un jour, on commence à en parler en riant.
C’est alors le signe que leur héritage ne nous brûle plus les doigts mais qu’on a appris à l’assumer et à en vivre. Et, en particulier aux jeunes que je vois nombreux dire la joie de l’avoir connu ou poser des questions insolubles, j’ajouterais : une façon d’assumer cette mémoire, comme il aimait à le dire, c’est de comprendre que le catholicisme n’est pas seulement une affaire de piété à se farcir à n’en plus finir, mais aussi une culture ou, mieux, une invitation à se risquer dans les lieux de la culture, de la politique, de la vie sociale d’où Jésus, pour rien au monde, ne voudrait être absent.
Et lui qui a vécu tout ça de façon si intense pendant une existence si brève, qui ”a acquis de la grâce et une raison saine aux yeux de Dieu et des hommes“ (Proverbes 3,4), qu’il reçoive maintenant la récompense des dévoués et qu’il repose en paix.
Note
(1)
Le Père Leonard Katchekpele est un prêtre du diocèse d’Atakpamé (Togo), ordonné prêtre par Mgr Nicodème en 2009. Théologien, écrivain et juriste d’Eglise, il réside et travaille actuellement en Allemagne, dans le diocèse de Spire. En tant que directeur éditorial des Éditions Le Masque Noir, il a travaillé de près à la publication du dernier livre de Mgr Nicodème, Crise d’autorité, abus de pouvoir (Masque Noir, 2022). Il est connu sur les réseaux sociaux comme l’animateur du projet Afleurdevangile (https://afleurdevangile.com), il est membre du comité de rédaction de la revue internationale de théologie Concilium et est professeur invité à l’Université catholique d’Afrique de l’Ouest à Abidjan.