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Togo- “La jeunesse togolaise, au bord de la détresse sociale, psychologique et existentielle, essaie encore de vous parler…”

by Journal L'alternative
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Lettre ouverte à M. Abdul-Fahd Fofana,

Ministre délégué auprès du Ministre du développement à la base et de l’économie sociale et solidaire, chargé de la jeunesse et des sports

Monsieur le Ministre,

La jeunesse togolaise, au bord de la détresse sociale, psychologique et existentielle, essaie encore de vous parler. Mais l’entendez-vous réellement ?

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Depuis plusieurs jours, une vidéo bouleverse les réseaux sociaux togolais. Dans cette vidéo devenue virale, un jeune Togolais affirme que, s’il devait se réincarner après sa mort, il préférerait renaître dans un autre pays, fût-ce sous la forme d’un chien ou même d’un objet. Derrière cette formulation volontairement provocatrice se dessine, en réalité, une aspiration tragique : celle d’exister dans un environnement où il aurait au moins une utilité sociale et où son existence ferait l’objet d’un minimum de considération et de soin.

Nous estimons qu’au-delà de l’humour noir employé, cette vidéo traduit quelque chose de profondément désolant : l’expression d’une détresse sociale, psychologique et existentielle qui semble désormais gagner une partie importante de la jeunesse togolaise.

À travers les nombreuses réactions suscitées par cette vidéo, nous croyons en effet percevoir l’expression d’un malaise collectif profond. Beaucoup de jeunes Togolaises et Togolais s’identifient à ce discours et évoquent, avec une récurrence troublante, la faim, le chômage, l’endettement, l’absence d’opportunités professionnelles, l’humiliation sociale, l’épuisement intérieur et le désespoir.

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Nous estimons que ces prises de parole ne sauraient être réduites à de simples commentaires spontanés sur les réseaux sociaux. Elles traduisent plutôt un véritable symptôme social, un SOS psychologique, révélateur d’une fracture grandissante entre une partie de la jeunesse togolaise et les institutions censées lui garantir protection, dignité et espérance.

Lorsqu’un jeune en vient à considérer qu’une existence animale ailleurs aurait plus de valeur que son existence humaine dans son pays d’origine ou d’appartenance, il n’est plus question simplement de précarité économique. Une telle projection psychique traduit également une altération profonde du rapport à soi, à la dignité humaine et au sentiment d’appartenance nationale.

Monsieur le Ministre,

Comme vous le savez, aucune nation, aucun État moderne ne peut durablement se construire lorsque sa jeunesse en vient progressivement à perdre confiance en elle-même, en son avenir et en la valeur de son existence dans son propre pays. Or lorsqu’une jeunesse cesse de croire en son avenir collectif, les conséquences peuvent devenir extrêmement graves à long terme.  Le désengagement citoyen, l’affaiblissement du sentiment patriotique, la fuite des cerveaux, la montée de certaines formes de violence sociale ou encore les risques de radicalisation finissent alors par s’installer dans le corps social.

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Nous observons également avec préoccupation qu’une partie de la jeunesse togolaise tend à comparer défavorablement le Togo à certains pays voisins de la sous-région. Le Burkina Faso, le Ghana ou encore le Bénin sont régulièrement cités comme des pays où les citoyens auraient davantage le sentiment d’être écoutés, respectés et pris en considération par leurs autorités dirigeantes.

Indépendamment des nuances qu’on pourrait apporter à ces comparaisons, nous croyons qu’elles révèlent malgré tout une détérioration préoccupante du lien symbolique entre une partie de la jeunesse togolaise et la nation à laquelle elle appartient.

Votre département ministériel agit désormais auprès du ministère du Développement à la base et de l’Économie sociale et solidaire, certainement non sans raison. Bien que nous ignorions les contours exacts de votre mandat, nous pensons néanmoins qu’il devrait viser l’accompagnement, l’épanouissement et l’intégration sociale de la jeunesse togolaise. Nous croyons qu’il devient aujourd’hui urgent de déployer une véritable politique sociale capable d’intégrer l’écoute, la solidarité et l’accompagnement psychosocial des jeunes Togolais les plus à risque.

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Les Togolaises et Togolais ne sont ni paresseux ni incapables. Depuis toujours, notre jeunesse est pétrie d’intelligence, de créativité et de dignité. Elle a horreur de l’indigence et de la mendicité. Mais aucune jeunesse ne peut être continuellement maintenue dans la survie économique sans que cela ne finisse par affecter profondément sa structure psychologique, son rapport à l’avenir et sa confiance envers les institutions.

Aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes Togolaises et Togolais cherchent, à leur manière, à faire entendre leur profond sentiment d’indignation et de désillusion envers leurs dirigeants. Malgré les risques de répression numérique, ils continuent d’investir les réseaux sociaux comme dernier espace de libération de leur parole. Continuer à ignorer ces manifestations de détresse collective constituerait, tant pour votre gouvernement que pour l’avenir du Togo, un risque dangereux.

Comme le disait Nelson Mandela : « Il n’y a pas de révélation plus vive de l’âme d’une société que la manière dont elle traite sa jeunesse. » Offrez donc à notre vaillante jeunesse l’écoute, le respect et l’humanisme auxquels elle aspire légitimement.

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Les jeunes Togolaises et Togolais n’auront pas deux jeunesses pour vivre et espérer. Ne leur donnez pas le sentiment que leur souffrance ne mérite ni compassion ni considération. Ne leur laissez pas croire que leur désespoir amuse certaines élites politiques qui clament, avec mépris et cynisme, que « le Togo va bien » ou que « le Togo va mieux ».

Cette vidéo dépasse probablement le seul témoignage d’un jeune homme. Elle est, pensons-nous, un signal d’alerte de jeunes Togolaises et Togolais qui crient leur douleur morale : « Nous souffrons. Écoutez-nous avant qu’il ne soit trop tard. »

Espérant que cette interpellation trouvera un écho favorable auprès de votre ministère, nous vous prions de recevoir, Monsieur le Ministre, nos salutations les plus respectueuses.

Fait à Québec, le 1er juin 2026.

Cyrille Kossigan Kokou-Kpolou, PhD.

Professeur agrégé à l’Université Laval, Québec, Canada.

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