34 ans, visage blafard, un peu fatigué, Alphonse sortait sa moto de chez le laveur quand nous l’avons approché ce dimanche après-midi pour un bref entretien. Après un petit repos, il s’apprête encore à « rentrer dans la route » (Ndlr : expression en langue locale qui veut dire chercher des passagers sur la route). Depuis 10 ans, c’est ce qu’il fait, bien que, selon lui, il soit titulaire d’une licence en biologie.
Ces dernières années, l’activité économique régulière à laquelle s’adonnent plusieurs centaines de jeunes togolais reste le Taxi-moto (communément appelé zémidjan). Elle est tellement routinière que les conducteurs de zémidjan ne voient pas les années passées. Alphonse Komlan A., nous raconte son aventure de 10 ans de zémidjan man.
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L’activité de Taxi-moto a commencé au Togo, dans la capitale Lomé, autour des années 90 et 92 à la faveur de la crise sociopolitique et économique de cette période. Elle a été par ailleurs un paramètre important de l’expansion de la ville de Lomé en permettant la jonction du centre-ville avec les quartiers périphériques avec beaucoup d’aisance.
Cependant, le zémidjan est tel qu’il est difficile aux conducteurs de se réaliser convenablement, comme en témoigne l’histoire de Alphonse Komlan A. qui, 10 ans dans ce domaine, avoue ne pas disposer d’une épargne pour assurer le lendemain de ses deux enfants.
« Je n’ai jamais rêvé à devenir un zémidjan man comme presque tous ceux qui sont dans cette activité. J’ai embrassé ce métier en 2010 quand l’entreprise de Phytothérapie qui m’employait en qualité d’assistant au responsable a fermé ses portes », a commencé notre interlocuteur.
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Nanti d’une licence en biologie, son monde a basculé depuis la fermeture des portes de cette entreprise. « J’avais en ce moment contracté un prêt dans une microfinance pour payer une moto et je remboursais avec mon salaire. Dès mon licenciement, les charges se dressant devant moi (loyers, remboursement du crédit, ma femme qui venait d’accoucher et l’enfant de 7 mois), je n’avais d’autres alternatives que de “rentrer dans la route », ajoute-t-il.
C’est ainsi que M. Alphonse Komlan A. a introduit son histoire qui nous a tenu en haleine pendant au moins 45 min.
« Depuis 2010 à ce jour, chaque début d’année, je fais le vœu d’abandonner cette activité car elle est épuisante physiquement et moralement mais je n’y arrive jamais. Grâce au zémidjan j’ai réussi à rembourser le crédit », dit-il d’un air empreint de soulagement, mais qui n’a pas duré.
« Dans le temps, une journée de zémidjan pouvait me ramener entre 5000f et 7000f, encore beaucoup plus si je cible les jours de marchés dans certains quartiers. C’est en cela que cette activité entretient une certaine illusion de sorte que retourner à un statut de salarié pour attendre une rémunération à la fin du mois est très difficile. J’avoue que je n’ai pas vu les années passées, mais j’ai vu la rentabilité de cette activité diminuée et mes charges augmentées puisqu’entre temps, j’ai eu un second enfant avec ma femme qui produit et vend du dèguè en face d’un établissement scolaire », souligne-t-il.
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Monsieur Alphonse Komlan A. Poursuit son récit en nous montrant une cicatrice à la jambe et une autre près du menton : « Ce sont les cicatrices d’un accident que j’ai eu en début du mois décembre 2019 aux alentours de 22 heures avec un cycliste qui n’avait aucune lumière ni sur lui ni sur son vélo pour être identifié la nuit. J’ai passé 3 semaines au CHR de Kégué et près de 2 mois à la maison en convalescence. J’ai dû supporter les dépenses avec mes petites économies, l’activité de ma femme et des prêts reçus de certains amis ».
A 34 ans, ce jeune revêt l’apparence d’un homme usé par les coups de la vie : peau relativement ridée à cause de l’exposition au soleil, visage boursouflé (signe souvent de consommation d’alcool).
Mais il ne perd pas une certaine joie de vivre et répond quand on l’interroge à ce sujet. Pour lui, c’est ça qui lui permet de faire face à la vie, puisque aujourd’hui il se rend compte qu’à l’horizon il ne voit pas comment sortir du zémidjan.
« Vous pouvez le constater, ma moto vieillit et met en relief des pannes au quotidien », déclare-t-il, avant d’ajouter : « Mais il faut qu’elle supporte jusqu’à ce que je trouve le moyen de payer une autre moto car je ne veux pas faire du work and pay (Ndlr : système de leasing sur la moto qui devient la propriété du conducteur après avoir payé le prix convenu avec l’acheteur par des versements périodiques).
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Et à la question de savoir ce qu’il a pu réaliser en 10 ans à travers cette activité de Taxi-moto, Alphonse Komlan A. répond : « Je paie mon loyer, je scolarise mes deux enfants dans une école publique près de chez moi, je subviens relativement aux besoins basiques de famille. Je ne peux pas laisser le zémidjan pour les contrats de moins de 50.000f dans la zone franche du Togo ou encore les salaires de misères dans certaines sociétés privées de la place. Quand je sors, je reviens toujours avec quelque chose à la maison ».
Le quotidien de nombreux jeunes togolais ressemblent à celui de Alphonse Komlan A. Le zémidjan est tellement accessible qu’à la moindre difficulté, celui qui dispose d’une moto peut” rentrer dans la route “.
Et ceci en méprise des dangers encourus comme les accidents de circulation qui laissent souvent des séquelles à vie. S’il vrai que l’activité répond également à un besoin, il n’est pas moins vrai que l’offre dépasse désormais largement la demande et les conducteurs vivent de manière précaire sans véritablement s’épanouir.