L’opposant et auteur togolais analyse les événements du 26 juin et révèle la feuille de route pour “fragmenter les piliers” du régime Gnassingbé.
Deux morts repêchés dans le lac, des dizaines de blessés, plus d’une vingtaine d’arrestations : la manifestation du 26 juin au Togo s’est soldée par un bilan lourd. Pourtant, pour Gnimdéwa Atakpama, figure de l’opposition togolaise, cette journée marque un “succès stratégique” dans la lutte contre le régime de Faure Gnassingbé.
Dans cet entretien exclusif, l’auteur de « La nuit est longue, mais la révolution vient » décortique la “théorie du changement” qu’il applique à la situation togolaise, explique pourquoi “la peur a changé de camp” et révèle la stratégie sur quatre fronts – militaire, économique, international et social – qu’il préconise pour “fragmenter les piliers de soutien” du pouvoir. Entre références à Gandhi et aux révolutions de velours, Gnimdéwa Atakpama dessine les contours d’une résistance non-violente qu’il veut “disciplinée” face à un régime qu’il accuse d’avoir “externalisé la violence” en recourant aux milices.
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L’Alternative : Comment évaluez-vous la journée du 26 juin ? Échec ou succès ?
Gnimdéwa Atakpama : Le 26 juin fut un succès stratégique. Oui, nous avons payé un prix lourd : deux cadavres repêchés dans le lac à Adakpamé, plusieurs dizaines de blessés, dont au moins deux dans un état grave, plus d’une vingtaine d’arrestations ce jeudi 26 juin. Mais regardez ce que cette journée a révélé au monde entier : un régime qui ne tient que par la terreur.
Gnassingbé a dû déployer l’armée, des blindés, des miliciens cagoulés contre des jeunes qui réclamaient simplement leurs droits constitutionnels. Cette disproportion dit tout de sa fragilité. Quand un pouvoir a besoin d’autant de violence contre des manifestants pacifiques, c’est qu’il a déjà perdu sa légitimité.
Le vrai succès ? La peur a effectivement changé de camp. Ils ont peur de nous, de notre détermination, de notre unité.
Que répondez-vous à ceux qui disent que les manifestations ne servent à rien ?
Chaque dictature dit cela à son peuple pour le décourager. Mais l’Histoire nous enseigne le contraire. En Tunisie, au Soudan, les régimes semblaient invincibles… jusqu’au jour où ils ne l’étaient plus.
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Le 26 juin a prouvé trois choses cruciales :
- Les Togolais sont capables de se mobiliser massivement malgré la répression
- Le régime n’a plus d’autre réponse que la violence brute
- La communauté internationale commence à voir le vrai visage de Faure Gnassingbé
Chaque manifestation érode un peu plus ses piliers de soutien. Les militaires voient qu’ils tirent sur leurs propres frères et sœurs. Les partenaires internationaux découvrent qu’ils soutiennent un tortionnaire. Chaque jour qui passe, nous gagnons en légitimité, lui en perd.
L’usage de miliciens aux côtés des forces régulières vous surprend-il ?
Pas du tout. C’est même un signe de faiblesse extrême. Quand un régime doit faire appel à des milices, c’est qu’il ne peut plus compter entièrement sur ses forces régulières. Faure Gnassingbé externalise la violence la plus sale pour préserver l’image de son armée.
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Mais cette stratégie se retourne contre lui. Ces miliciens à visage découvert à Adakpamé, ces corps retrouvés dans le 4ème Lac… cela rappelle les heures les plus sombres du régime Eyadéma. Le peuple togolais n’a pas oublié la lagune de Bè.
Cette escalade dans l’horreur accélère paradoxalement notre victoire. Chaque excès révèle sa vraie nature et nous amène des soutiens.
Comment expliquez-vous que RFI et France 24 aient été suspendues ?
Faure Gnassingbé applique le manuel du dictateur moderne : contrôler l’information pour contrôler la réalité. Mais il a 20 ans de retard !
Nous ne dépendons plus seulement de RFI. Nos jeunes maîtrisent TikTok, Twitter, YouTube. Leurs live ont été suivis par des millions de personnes. Il peut couper RFI, il ne peut pas couper internet dans un pays qui veut attirer les investissements.
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Cette censure révèle sa panique. Un régime confiant n’a pas peur du débat. Sa peur des médias trahit sa peur du peuple.
Quelle devrait être la stratégie des jeunes pour les prochains mois ?
Si on applique la théorie du changement, nous entrons dans la phase décisive de la lutte. Le 26 juin était la fin de la Phase I – révéler le vrai visage du régime. Mission accomplie.
Maintenant, Phase II : fragmenter ses piliers de soutien. Ils doivent travailler sur quatre fronts. :
Militaire : Parler directement aux soldats, aux gendarmes. Leur dire simplement : « Vos familles, vos enfants sont dans ces manifestations que vous réprimez. Votre serment, c’est au peuple togolais, pas à un homme. »
Économique : Campagnes de boycott ciblées, désobéissance fiscale coordonnée. Le régime vit de notre argent, coupons-lui les vivres.
International : Chaque excès nous amène des soutiens. L’UE, la CEDEAO, les partenaires découvrent qu’ils dealent avec un tortionnaire.
Social : Construction d’une alternative crédible. Nous ne sommes pas que contre Gnassingbé, nous sommes pour un Togo démocratique et prospère.
N’y a-t-il pas un risque de guerre civile ?
La seule violence au Togo vient du régime. Nous sommes un mouvement résolument non-violent. C’est notre force morale et stratégique.
Faure Gnassingbé essaie de nous pousser à la violence pour justifier encore plus de répression. Nous ne tomberons pas dans ce piège. Notre discipline non-violente nous donne la légitimité morale et isole moralement le régime.
Gandhi, Mandela, les révolutions de velours… L’Histoire montre que la non-violence disciplinée vient à bout des pires dictatures. Notre arme, c’est notre nombre, notre détermination, notre unité.
Que dites-vous aux Togolais découragés ou qui ont peur ?
Je comprends la peur. Moi aussi j’ai peur parfois. Mais j’ai plus peur encore de léguer ce Togo-là à nos enfants.
Regardez ce qui s’est passé le 26 juin : des milliers de Togolais ont bravé la peur pour descendre dans la rue. Des commerçants ont fermé leurs boutiques. Des jeunes ont affronté les blindés. Ce courage collectif est contagieux.
Chaque petit acte de résistance compte. Refuser de célébrer les fêtes du régime, partager une information, dire non à la corruption quotidienne… Tout cela érode le système.
Le changement ne viendra pas d’un homme providentiel, il viendra de nous tous. Et il vient. Les signes sont là : ses piliers vacillent, sa légitimité s’effrite, notre détermination grandit.
On accuse les Togolais d’être manipulés par la France…
C’est l’argument préféré de tous les dictateurs africains : quand leur peuple se soulève, c’est forcément soit la faute de l’opposition soit la faute de l’Occident. Mais regardons les faits :
Qui a organisé le 26 juin ? Des jeunes togolais sur TikTok et WhatsApp, pas l’Élysée. Qui a affronté les blindés ? Des jeunes de Lomé, pas des agents français. Qui pleure ses morts à Adakpamé ? Des familles togolaises, pas Paris.
Cette rhétorique de la ‘manipulation française’ insulte l’intelligence du peuple togolais. Comme si nous étions incapables de voir par nous-mêmes que 20 ans de Gnassingbé, ça suffit ! Comme si nous avions besoin qu’on nous explique que torturer des manifestants, c’est mal !
Le vrai problème de Faure, c’est qu’il ne comprend pas qu’on puisse agir par conviction, par amour du pays. Lui qui ne connaît que le clientélisme et la corruption ne comprend pas l’engagement désintéressé.
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Et puis, si la France manipulait vraiment, pourquoi Faure Gnassingbé a-t-il eu autant de soutien français pendant 20 ans ? Cette accusation est aussi tardive que ridicule.
Certains disent que vous risquez de déstabiliser le pays…
Qui déstabilise le Togo ? Celui qui change la Constitution pour s’accrocher au pouvoir à vie, ou ceux qui demandent le respect de la démocratie ?
Celui qui torture ses citoyens, ou ceux qui manifestent pacifiquement ?
Celui qui censure les médias, ou ceux qui veulent la liberté d’expression ?
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La vraie déstabilisation, c’est 20 ans de mal-gouvernance, de corruption, de répression. Nous, nous voulons stabiliser le Togo sur de vraies bases démocratiques.
Comment voyez-vous une sortie de crise ? Faure Gnassingbé va-t-il négocier ?
L’Histoire nous enseigne qu’il y a généralement trois scénarios pour les dictateurs acculés :
La négociation reste possible si Faure Gnassingbé comprend que son temps est fini. Cela supposerait des garanties sécuritaires, peut-être un exil négocié. Mais pour l’instant, il semble encore croire qu’il peut nous écraser.
La fuite est le scénario Ben Ali en Tunisie. Si ses piliers s’effondrent rapidement – surtout l’armée – il pourrait partir du jour au lendemain vers un pays ami. Mais Faure se croit plus fort que Ben Ali.
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La résistance finale est malheureusement le plus probable à court terme. Il va probablement intensifier la répression avec ses milices loyalistes, espérant nous fatiguer, nous diviser, nous faire peur.
La stratégie doit être claire : rendre le maintien de l’ordre plus coûteux que d’accepter le changement. C’est la leçon des révolutions de velours : quand tout un peuple désobéit pacifiquement, même la dictature la plus brutale finit par craquer.
N’y a-t-il pas un risque de chaos après la chute du régime ?
C’est une préoccupation légitime qu’il faut prendre très au sérieux. L’Histoire montre que les transitions mal préparées peuvent déboucher sur l’instabilité. C’est pourquoi il faut continuer par travailler sur l’après. Je salue l’ouverture d’esprit de ces jeunes qui dialoguent d’ores et déjà avec toutes les forces démocratiques – opposition traditionnelle, société civile, leaders religieux, intellectuels – pour éviter la fragmentation.
Nous ne sommes pas que contre Gnassingbé, nous sommes pour une alternative crédible et unie. Le pire scénario serait que la chute de Gnassingbé débouche sur des conflits internes ou un vacuum institutionnel. La discipline dans la lutte d’aujourd’hui prépare la capacité des Togolais à gérer la transition de demain.
L’exemple des révolutions de velours doit nous inspirer : mobilisation massive mais disciplinée, leadership moral partagé, transition négociée avec garanties mutuelles. Nous voulons renverser une dictature, pas plonger le pays dans le chaos.
À tous les Togolais qui nous écoutent : l’Histoire nous regarde. Nos enfants nous jugeront. Serons-nous la génération qui aura eu peur, ou celle qui aura libéré le Togo ?
Le choix est clair. Le moment est venu. Le peuple vaincra !