La triste et affligeante nouvelle s’est répandue sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre en début d’après-midi de ce dimanche 4 août 2024. Quelques heures plus tard, la Conférence des Évêques du Togo, dans une déclaration officielle confirme le décès de Mgr Nicodème Barrigah archevêque de Lomé : “La Conférence des Évêques du Togo vient vous annoncer la nouvelle humainement triste et surprenante du rappel à Dieu de son serviteur, S.E. Mgr Yves- Nicodème Anani BARRIGAH-BENISSAN, Archevêque Métropolitain de Lomé, ce dimanche 04 août à l’hôpital Dogta-Lafie à Lomé. Dans l’attente des dispositions à vous communiquer, nous exhortons à prier pour le repos de son âme.”
Ce communiqué signé du Président de la CET, Mgr Benoît Alowonou, Évêque de Kpalime est adressé aux prêtres, religieux, religieuses, au peuple de Dieu et à l’ensemble de l’opinion. Un véritable coup de tonnerre dans un ciel serein. Colère, indignation, émotion, interrogations, questions, bref les uns et les autres débattent des circonstances du décès de cet Archevêque, brillant d’esprit qui a marqué la vie religieuse et politique du Togo ces quinze dernières années.
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48 heures après, aucun message de condoléance des autorités de Lomé
Deux jours après l’annonce officielle du décès de celui qui a occupé les fonctions d’Évêque d’Atakpame depuis le 9 mars 2008 jusqu’à sa nomination comme Archevêque de Lomé le 23 novembre 2019, Mgr Nicodème Barrigah Bénissan a marqué jusqu’à la date de son décès la vie politique au Togo.
En effet pour exorciser les crimes dont le régime de Gnassingbé Eyadema le père de Faure s’est rendu coupable pendant les 38 ans de règne sans partage, c’est cet Évêque qui a été sollicité en 2009 pour présider les travaux de la Commission Justice Vérité Réconciliation (CVJR).
Malgré les critiques de la classe politique et des organisations de la société civile qui craignaient une caution tacite au régime, l’Évêque d Atakpamé qui croyait profondément non seulement à la bonne foi de l’homme, mais aussi son côté perfectible, s’est lancé dans cette aventure et a dirigé les travaux de 2009 à 2014. La plupart des conclusions de ces travaux et les recommandations qui devraient aboutir à une véritable réconciliation des Togolais ont été mis dans les tiroirs par Faure Gnassingbe qui a continué par écrire l’histoire du Togo en lettre de sang marqué par des crimes, des assassinats, de pillage des ressources, la contrainte en exil des citoyens, etc.
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En se basant sur le rôle joué par le prélat dans ce processus de la CVJR, sa mort surprenante devait entraîner une série de réactions de Faure Gnassingbe et son gouvernement à l’endroit de l’Église catholique et du peuple de Dieu. Depuis 48 heures, aucun communiqué, aucun tweet de Faure Gnassingbe, de ses ministres et autres qui généralement sont assez prolixes sur les réseaux sociaux lorsqu’il s’agit des décès des personnalités dans les autres pays.
Relations tumultueuses avec le régime
Mgr Nicodème Barrigah- Bénissan est un prêtre et diplomate de carrière qui a fait ses preuves en Israël, en Centrafrique et dans d’autres pays en crise. Il est généralement réservé et discret dans sa méthode. Contrairement à ce qui est répandu dans l’opinion et qui alimente certaines discussions, cet Archevêque entretenait des relations assez difficiles avec le régime.
Avec une forte dose de naïveté, il pensait pouvoir les amener à la raison, mais il ignorait qu’il avait en face de lui des gens qui étaient prêts à tout pour conserver le pouvoir. Devenu une personnalité centrale dans le pays, il était régulièrement sollicité par certains Togolais pour régler des différends avec le pouvoir, non sans difficultés.
Il s’est heurté, dans ses démarches à l’endroit de Faure Gnassingbe dans plusieurs dossiers sensibles, à une série d’humiliations. Selon les confidences d’un religieux, alors qu’il était encore Évêque d’Atakpame, il avait sollicité une audience à la présidence pour discuter avec le maître des lieux d’un sujet préoccupant.
A son arrivée, il attendu plus de 3 heures sans être reçu. Il a quitté les lieux pour rejoindre son évêché et c’est à la hauteur de Notse qu’on le rappelle pour revenir, ce qu’il avait refusé de faire, considérant le traitement qui lui a été infligé comme un manque de respect. D’autres épisodes de ce genre se sont multipliés avec ces interlocuteurs du pouvoir.
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La volonté de Faure Gnassingbe de se maintenir au pouvoir à travers une nouvelle constitution a également suscité la réaction de l’Église. Dans un premier temps, l’ensemble des Évêques ont sollicité une rencontre avec Faure Gnassingbe à qui ils ont exprimé leurs inquiétudes par rapport à cette aventure qui risque de cristalliser les tensions dans le pays.
Le fils d’Eyadema a promis leur revenir après avoir échangé avec la hiérarchie militaire, mais n’a jamais donné de suite. C’est face à cette attitude manifeste de mauvaise foi que l’Église avait rendu publique une déclaration pour fustiger le projet de nouvelle constitution. Faure Gnassingbe se considérant comme un monarque de droit divin qui considère le Togo et ses habitants comme sa propriété privée, ne supporte pas les avis contraire à ses projets et les considère souvent comme une offense à sa personne.
Il entretient une haine viscérale et une rancune tenace contre tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, l’invite à quitter le pouvoir.
Le silence observé par Faure Gnassingbe et son régime depuis l’annonce du décès de l’Archevêque est un indicateur si besoin en est, de la nature des relations entre le pouvoir et le défunt. Ce dernier qui, dans sa naïveté doublé d’une bonne foi, a cru pouvoir les ramener à la raison.
Edem Kodjo qui a offert ses services à Faure Gnassingbe par deux fois, n’a eu droit à aucun message de ce dernier à son décès, parce que en 2015 lui aussi avait eu le courage de lui dire stop.
Mgr Nicodème Barrigah Bénissan, en s’impliquant dans sa mission dans le projet de vérité justice et réconciliation, est apparu aux yeux d’une certaine opinion comme une caution tacite du régime. Sa timidité, sa discrétion, son côté moins bavard et son manque de courage (s’il faut le dire ainsi) ont alimenté toutes les rumeurs.
Le mystérieux cancer qui le rongeait depuis deux ans, ses incessants allers et retours à Rome où il se soignait, et son évacuation récente aux USA où il n’a pu être sauvé comme son retour dans un état désespéré à Lomé mercredi dernier avant de finir ces jours dans cette clinique, doit amener l’Église et ses premiers responsables à se poser de bonnes questions.
Le mépris affiché par le régime après ce décès doit pousser la hiérarchie de l’Église à ouvrir des pistes de réflexion sur ses rapports avec le régime. Il est de notoriété publique que plusieurs prêtres au Togo vont régulièrement célébrer à domicile des messes ou dire des prières à certaines maîtresses de la République qui n’ont rien de chrétienne, moyennant des avantages et autres privilèges. Il en est de même pour ceux qui manquent de courage et qui acceptent de célébrer des messes sur leur paroisse pour les voleurs d’élections suivies de mort d’hommes.
Mgr Nicodème Barrigah Bénissan est un esprit brillant, l’un des meilleurs de tous et sa mort est une grande perte non seulement pour l’Église, mais également pour la Nation. L’Église, si elle dispose encore des hommes et femmes de valeur, doit tirer toutes les conséquences.